AGL Dossiers L'urbanisme à LLN
L'urbanisme à LLN
Le projet d'extension de Esplanade
Écrit par Delphine Masset   

Projet d'extension de l'Esplanade


Si tout d’abord la nouvelle ne semblait être qu’une rumeur, les sorties de presse sur le projet d’une future extension de l’Esplanade sont aujourd’hui de plus en plus fréquentes. Il semblerait en effet que le projet soit pour certains à un stade bien plus avancé que la simple lubie. Bien que l’UCL et les membres du conseil communal n’aient jamais eu vent du projet, le promoteur immobilier Peter Wilhelm (dirigeant de Wilhelm & Co et potentiel concepteur-financeur du projet) semble avoir déjà les idées bien claires.


Ce projet d'extension de l'Esplanade, de la forme d’un diamant géant, est un projet d'envergure : « L'extension offrira trois niveaux de surfaces commerciales comptabilisant 25.000 m2.(...) L'investissement s'élèverait à 100 millions d'euros 1». Le complexe est destiné à accueillir des enseignes de luxe, comme le souligne le futur investisseur qui y voit une occasion d' « upgrader » le niveau du centre commercial actuel afin d’attirer une nouvelle clientèle plus privilégiée (interne et externe à la ville) : « une zone de 600 000 personnes de Gembloux, à Overijse, de la frontière Flamande, à Lasne-Ohain n’est pas entièrement captée ». Comme il le confie à la presse, le concepteur souhaite faire de ce nouveau centre commercial une des emblèmes de la ville. Ce sera « la première chose que l'on verrait en arrivant à LLN (...) une nouvelle icône de la ville 2 ».


Louvain-la-Neuve est une ville universitaire et, peut-être plus que tout autre ville, elle ne peut se permettre un tel changement sans l’avoir mûrement réfléchi. Si nous sommes loin de nous opposer à toute évolution de notre ville, ce projet est lié à un nombre considérable de problématiques que nous avons le devoir de ne pas passer sous silence.

Voici quelques-unes des nombreuses interrogations que nous nous posons en tant qu’étudiants et citoyens.


Nul besoin de signaler que ce projet va à l’encontre des principes élaborés par les pères fondateurs de la ville. Si dans certaines dynamiques un parricide peut être nécessaire pour ouvrir la porte à de nouvelles perspectives, il ne faut pas néanmoins oublier la sagesse du terreau fondateur qui fut, ici, inspiré.

Les pionniers avaient à cœur d’en faire une vraie ville et non un simple campus, c’est à dire de mixer les différentes fonctions  académique, commerciale et culturelle. Bien qu’ils reconnaissaient la légitimité du secteur commercial, leur but était d’éviter les enclaves. Ils attendaient de la ville qu'elle soit un espace pluri-fonctionnel, comme une ville qui se serait développée de manière naturelle. L’extension de cet énorme centre commercial tel un appendice gargantuesque à la ville est pour le moins interpellante.

En faisant de Louvain-la-Neuve une ville piétonne, inspirée des dédales médiévaux, les pères fondateurs voulaient forcer les rencontres, amener ses habitants à investir les espaces publiques. Ils misaient donc sur la convivialité, la mixité sociale et la prise de responsabilité publique afin d’inclure les habitants dans le jeu politique, de créer une dynamique plus consultative qu'ailleurs. Ils semblaient avoir compris avant l’heure l’importance de la démocratie de proximité. Or cette question de la « Démocratie » au sein de la ville est aujourd’hui menacée. En témoigne la manière dont la construction de la première Esplanade fut menée ou encore la question de l’augmentation de la taxe de séjour sur les étudiants qui ne possèdent néanmoins pas la contrepartie de leur devoir : l’espace pour s’exprimer sur la ville. Ne sommes nous pas en train de briser ces valeurs toutes particulières qui font la particularité de notre ville?


Si Peter Wilhelm ne doute pas de l’existence de consommateurs potentiels ni de la viabilité financière pour les investisseurs et les futures chaines de magasin (de luxe), le projet semble superficiellement réfléchi, comme le dénonce Inter-Environnement Wallonie : « Ce qui interpelle le plus, à écouter le secteur de l'immobilier commercial, c'est l'absence de pensée globale. A l'image de Wilhelm & Co, l'économie et le commerce sont envisagés dans un système clos. Aucun intérêt n'est accordé à l'impact que pourraient avoir des stratégies commerciales sur d'autres sphères de la vie en société : environnement, sociale, aménagement du territoire, qualité de vie, santé. ». Ne faut-il pas évaluer les conséquences d’un tel investissement sous d’autres angles que celui du prisme financier?


Ensuite, si pour le bourgmestre Jean-Luc Roland l’agrandissement de la ville lors de la construction de la première Esplanade fut une réussite (elle aura attiré une population plus âgée et rendu plus symétrique la pyramide des âges), l’augmentation du prix des loyers et des autres biens fut également une conséquence directe du processus. Cela amène un questionnement sur une autre forme d’asymétrie : celle de la mixité sociale. Ce repliement bourgeois de Louvain-la-Neuve, presque volontaire, comme le montre les propos de Peter Wilhelm qui n’hésite pas à annoncer fièrement que cette nouvelle esplanade, pourvue de produits de luxe, s’adressera à « cette population du Brabant Wallon ayant un pouvoir d’achat  15 % plus élevée que la moyenne ». Ne risque-t-il pas d’entrainer une perte regrettable de pluralité sociale?

Nous nous questionnons également au niveau symbolique et pédagogique. Un centre commercial est il vraiment l’emblème souhaitable pour une ville universitaire ? Consacrer le consumérisme à cette époque où nous sommes plus que jamais conscients de ses limites n’est il pas un manque d’indépendance d’esprit de la part de notre UCL ? Comment ne pas y voir la montée d'un régime consommateur. Nous sommes convaincus qu'il existe d'autre manière de concevoir l' « être ensemble » , et que l'UCL est capable d'en construire de plus ambitieuses que celle proposée par Wilhelm & Co. Le site de Louvain est riche en écoles primaires et secondaires, et depuis sa création, les jeunes passant leur temps de midi dans l’Esplanade sont de plus en plus nombreux. Quels citoyens sommes nous en train de créer?

Que ce soit écologiquement (en imaginant une construction mégalomane respectant une fois de plus si peu l’habitat) économiquement (en restant dans une conception classique de la consommation de masse) ou politiquement et socialement (en mettant en péril convivialité et mixité sociale), aucun des axes du développement durable ne semble implicitement rencontrés dans un tel projet – ironie, quand on sait que le bourgmestre de la ville est membre du parti Ecolo.

Loin de s’opposer à toute évolution de la ville de Louvain-la-Neuve, les étudiants se positionnent et gardent l'espoir qu'un autre dessein peut être envisagé pour leur ville. Ne serait-t-il pas plus durable et plus désirable d’oser être les pionniers d’une nouvelle manière de penser, de construire, et de vivre ensemble.



Pour en savoir plus: http://urbaverkoi.blogspot.com. Pour contacter l’AGL à ce sujet : Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.

1 Propos de P. Wilhelm, Espace-Vie, décembre 2010, n11


2 La libre Une extension du centre commercial de l’Esplanade, "au plus vite au mieux" Mis en ligne le 06/10/2010

 

Mise à jour le Lundi, 11 Avril 2011 16:37
 
L'urbanisme à LLN
Écrit par Delphine Masset   

L’urbanisme à LLN

A la suite de notre dernier article au sujet du projet d'extension de l'Esplanade, nous tenions à réamorcer la réflexion et proposer de nouvelles perspectives pour envisager un autre urbanisme à Louvain-la-Neuve. Nous ne nous attaquerons donc pas uniquement à la question des alternatives à l'extension du centre commercial, mais nous proposerons également un déplacement des enjeux habituels du développement urbain de Louvain-la-Neuve.

Certes, nous savons combien les autorités doivent jouer avec des contraintes structurelles imposantes (financières et législatives), mais nous continuons à croire qu'il est possible, en initiant un certain déplacement, de « penser autrement ».

Parmi les problèmes actuels, le passage obligé du développement de la ville par l'extension de la dalle implique, du fait de son coût élevé, des collaborations avec de grands promoteurs immobiliers. Dans un premier temps, cette obligation initie un rapport de force en défaveur de la ville et en faveur du promoteur.  Ensuite, cette « nécessité » a tendance à faire émerger des projets de (trop) grande envergure dont la gestion est rendue difficile (contrairement à une multiplicité de petites promotions). Ce que nous proposons serait de se décaler de cet impératif historique coûteux et relativement contre-productif, pour commencer à envisager une conception de la ville sans la finalisation de la dalle. Nous ne serions plus ainsi pieds et poings liés face à des promoteurs qui auraient toute puissance sur leur projet une fois le contrat signé et le terrain cédé.

Evidemment, nous ne sommes pas opposés à la présence de commerces à Louvain-la-Neuve mais bien à l'existence d'un appendice fonctionnant en cercle fermé. S’il était prévu initialement qu’une liaison piétonne traverse l'Esplanade pour aérer le centre-commercial et rendre sa traversée possible d'un quartier à l'autre, cette condition ne fut pas respectée par Wilhem & Co (promoteur immobilier de l’Esplanade). Et ce pour la simple raison que confier la gestion de projets d’une telle envergure à une entreprise privée entraîne un risque important de non-respect des contreparties exigées par le bailleur (ici, l’UCL).  En définitive, le prix de la « sous-traitance » d’un gros projet urbanistique avec un promoteur privé, c’est le risque  de ne plus pouvoir contrôler le développement et les retombées du projet et ainsi voir passer les intérêts de la population après ceux du promoteur.

Pour revenir à l’extension de l’Esplanade, le dernier projet en date avancé par le promoteur immobilier Wilhem & Co (actuel propriétaire du terrain situé entre l‘Esplanade et la pompe à essence Total) prévoyait la construction d’une extension en forme de diamant géant. Celle-ci,  censée accueillir des enseignes de luxe, devrait, selon Peter Wilhem (CEO de Wilhem & Co) permettre d’« upgrader » le contenu du centre actuel et capter une nouvelle clientèle plus privilégiée (La Savate de Février 2011 ; « Projet d’extension de l’Esplanade »). Les autorités de la ville et de l’UCL se disent toutes deux ne pas être au courant du projet et affirment l’avoir appris dans la presse. Selon Roger Hagelstein, responsable adjoint de la cellule d'études immobilières et urbaines de l’UCL, l’entreprise Wilhem & Co n’obtiendra certainement pas le permis de bâtir pour son projet d’extension ou du moins pas en l’état.

En accord avec la pensée de Tim Jackson, Docteur Honoris Causa 2011 de l’UCL et auteur du livre « Prosperity without Growth », nous pensons qu’il serait plus sensé d’allouer cet emplacement à la création d’espaces et de services publics. Ceci afin de créer des lieux d’échanges et de rencontres au service de la population néo-louvaniste. Ceci, aussi, dans le but d’éviter que le centre commercial ne fonctionne comme une zone de transit mais devienne une zone de vie plus intégrée à la ville. Nous serions partisan d’utiliser cet espace pour la création de logements, d’espace publics (parcs, plaine de jeux, etc) ou encore de structure pouvant accueillir des services publics comme une maison médicale, un point vélo (comme dans certaines grandes gares de Wallonie et de Bruxelles) ou une maison des jeunes afin de miser sur les jeunes pour recréer une vie associative.

Les cas de l'Esplanade et de son extension ne sont pas des cas isolés de projets immobiliers en désaccord avec les principes écologiques et sociaux dont l’UCL et la commune d’Ottignies-Louvain-la-Neuve se disent pourtant les garants.

Pour ne citer que quelques exemples, nous rappellerons la polémique autour de la construction du musée Hergé qui entraina la destruction d’une partie du bois de la source et de la maison des jeunes, le projet immobilier du parking du lac (terrain situé entre l’Aula Magna et l’église St François) qui accueillera notamment un hôtel et un centre thalasso, l’ « éco » quartier Courbevoie qui trônera sur 3 étages de parking sur un terrain jouxtant le quartier alternatif de la baraque (quartier autonome de Louvain-la-Neuve) ou encore la construction du musée de Louvain-la-Neuve au détriment d’une grande partie des étendues vertes du lac, lieu de détente privilégié des étudiants en été.

Louvain-la-Neuve semble ainsi être actuellement dans une course à l’attractivité davantage axée sur le portefeuille du consommateur de passage que sur un urbanisme au service de la qualité de vie des habitants.

Nous aimerions donc à l’avenir nous prémunir de mauvais choix concernant l’aménagement et l’urbanisme de Louvain-la-Neuve et en appeler à un débat sur la nécessité d’étendre la dalle au vu des implications urbanistiques que cela provoque. Selon nous, sortir de la logique contraignante de l’extension de la dalle et de ses implications financières ouvrirait la ville de Louvain-la-Neuve à un nouvel urbanisme moins mégalomane, plus cohérent et plus durable.


[1] « Trois remarques sur la multiplication des centres commerciaux » ; François Schreuer ; Revue Belge d’architecture ; Mars 2011
http://www.vesdre-avenir.be/photo.php?photoS=images%2Frevue-a-plus_2011-02-22.jpg&legende=Article

Mise à jour le Lundi, 11 Avril 2011 16:38